Par: Jean Reynald SAINT-HUBERT, Co-producteur de contenu
Pour cette deuxième sortie en cette nouvelle année, Jeudi Débat a voulu revenir sur le tremblement de terre du 12 janvier, 9 ans après. Le débat du jour s’est donc tenu autour de cette question : Ayiti, 9ans après le séisme / reconstruction et aide internationale : l’affaire CIRH, un scandale oublié ? Pour y répondre, l’animateur de l’émission Ferdinand Fils Lambert était accompagné du professeur Bellamy Nelson (anthropologue, diplômé en sciences politique), du professeur Bell Angelot (Doyen de la Faculté de Diplomatie et Relations internationales de l’Université Atlantique du grand Nord) et enfin, du professeur Robenson Ferdinand (Economiste, spécialiste en Science du Développement).
D’entrée de jeu, l’animateur fait une mise en contexte de la situation du pays après le désastre et de la mobilisation internationale afin d’aider le pays. Environ 11 milliards de dollars d’aide ont été promis par la communauté internationale. Une commission multiétatique fut créée afin de gérer cet argent : la CIRH, Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti. A sa tête l’ancien président américain Bill Clinton et le premier ministre haïtien d’alors, Jean Max Bellerive, respectivement président et vice-président, assuraient la coordination.
La question qui ouvre le débat consistait à savoir pourquoi cet argent n’a pas été remis à l’Etat haïtien directement à la place de la CIRH? Pour Bell Angelot, c’est par le fait qu’Haïti n’était pas préparé. Le pays devait avoir son propre plan bien avant que la Communauté Internationale ne décide de quoi que ce soit. Bellamy de son côté critique la faiblesse de l’Etat Haïtien, sans ressources, sans technologie et irresponsable. Tout cela a favorisé la création de la CIRH.
Mais comment Haïti pourrait gérer au minimum cet argent dans le contexte d’alors ? A cette question, Robenson ne pense pas que c’était envisageable car on nous reproche la corruption et un manque de capacité d’absorption. Pour lui 2010 a donné 3 catastrophes : d’abord le séisme, ensuite le choléra et pour finir la CIRH. Bell Angelot quant à lui pense que notre corruption est importée. D’ailleurs, l’aide est un instrument des impérialistes, dit-il. Elle devrait être plutôt une coopération internationale.
Bellamy prend le contre-pied par rapport à Bell Angelot. Pour lui, la corruption n’est pas importée. Au contraire, c’est un phénomène politique quel que soit le pays. Mais notre problème c’est parce qu’il doit y avoir un contre-pouvoir constitué par la société civile afin de la diminuer et faire pression sur l’Etat. Depuis Magloire, dit-il, tous les gouvernements haïtiens sont impliqués impunément dans des affaires de corruption (drogue, détournement de fond, blanchiment, trafic d’armes etc…)
L’animateur recadre le débat en demandant ce qu’a été le bilan de la CIRH?
Pour Robenson les résultats sont visibles. Rien n’a quasiment changé. Contrairement aux autres intervenants, pour lui Haïti n’est pas un Etat faible mais un Etat affaibli. L’aide internationale ne vise jamais à aider les pays. Il prend le cas des USA dont 80% de l’aide fourni leur reviennent directement, et les 20% restant reviennent par voies détournées. « Les pays n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts ». Bell Angelot rectifie ironiquement qu’Haïti est le seul pays qui a des amis. Pour lui, nul besoin de chercher un bilan de la CIRH car rien n’est clair dans cette histoire. L’une des conséquences de cette catastrophe (CIRH) c’est la décapitalisation du pays.
Bellamy relance encore une fois par rapport à Robenson sur la question de la faiblesse de l’Etat. Pour lui un Etat qui se repose sur la violence, un Etat vassalisé par la bourgeoisie est un Etat faible.
La CIRH est une affaire de corruption au même titre que celle du Petro Caribe. Pourquoi ce silence sur CIRH et non sur Petro Caribe ? Quelle est la différence ?
Pour Bellamy, c’est dû au fait que dans le cas de Petro Caribe cela implique une dette de l’Etat haïtien qui interpelle tous les haïtiens en général alors que dans le cas de la CIRH c’est une somme d’argent versée sans aucune redevance qui a été dépensée. Pour Bell Angelot, il y a une ambition politique avec Petro Caribe. C’est une rupture que l’on veut effectuer avec un certain groupe de la politique du pays. On pointe du doigt des chefs d’Etat, des premiers ministres, des parlementaires alors que dans le cas de la CIRH, les acteurs ne sont pas clairement identifiables.
Durant la période d’après 12 janvier on comptait environ 4000 ONG sur le territoire haïtien alors que l’Etat ne reconnait que quelques centaines. Quel est le niveau d’implication des ONG dans le pays?
Bell Angelot affirme que depuis la carte blanche donnée aux ONG par Jean Claude Duvalier, le pays s’appauvrit de plus en plus au niveau d’infrastructure. Il pense que toutes les grandes réalisations du pays dans ce domaine n’ont impliqué aucune ONG ou aide internationale. Les ONG déresponsabilisent l’Etat haïtien. Il prend l’exemple banal du ramassage d’ordure qui n’est pas du ressort de l’Etat dans certaines régions. Selon Bellamy, elles jouent le rôle d’amortisseur. L’Etat n’assure pas les besoins élémentaires du peuple alors les ONG trouvent des prétextes pour s’enrichir ainsi que leur pays d’origine. Face à ce problème, Robenson pense que seul le développement du pays dans tous les domaines, surtout celui du culturel, peut en finir avec les ONG. Il prend l’exemple de la Chine qui avec sa révolution culturelle se basant sur une remise en vigueur d’un nationalisme conquérant et avec un changement de mentalité, s’est développé rapidement et durablement
Est-ce que le pays peut fonctionner sans les ONG ?
Pour Bellamy, la pauvreté est beaucoup trop grande. C’est un mal nécessaire. D’autant plus que ce ne serait pas facile pour un gouvernement de les fermer. Toutefois, Robenson montre une certaine réserve. Pour lui Haïti peut fonctionner sans ONG. Mais ce n’est pas pour demain. Dans le long terme il y aurait une possibilité si au fur et mesure on redresse le pays économiquement. Bell Angelot de son côté pense que l’on doit redéfinir l’Etat haïtien et repenser profondément le système étatique pour avancer.
A l’approche de la fin de l’émission, Bellamy déplore le fait que nous soyons toujours dans la position d’exprimer nos frustrations après coup. Il pense que la corruption est devenue une chose normale et ordinaire. Ce qui le rend de plus en plus sceptique quant à un éventuel changement. Bell Angelot, lui, lance un appel à la vigilance à toute la population face à la menace sismique qui plane sur le grand Nord. Il demande à chaque zone de constituer des agents d’encadrement et de protection civile, aux élèves et étudiants d’apprendre aux gens comment gérer, prévoir et limiter les dégâts car pour lui l’Etat haïtien étant une catastrophe en lui-même ne fera rien pour nous. Robenson conclut en stipulant que seule la transformation de notre système scolaire peut changer notre mentalité afin de reformer l’Etat et de construire l’Haïti que nous voulons.

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